Dans le sens courant, tu as raison. Mais il existe quelques personnes, juste quelques unes, que l’on appelle des Justiciers. Ces personnes sont légèrement différentes des autres, elles sont extrêmement sensibles, et les malheurs de ceux qui les entourent les touchent particulièrement. Mais surtout, elles ne supportent pas les injustices. Cela ne les révoltent pas simplement, mais provoque une réaction réelle. Si un Justicier assiste à une injustice, il punira le fautif, d’une manière ou d’une autre, mais la contrepartie, c’est qu’il ressent lui-même une vive brûlure chaque fois qu’il agit ainsi. Les Justiciers adultes trouvent en général un métier qui leur permet de s’occuper des autres.

Mais avant cela, il leur faut apprendre à maîtriser leurs émotions et à ne pas prendre partie, même lorsqu’ils 15 Nouvelle en classe Chapitre 5 sont témoins d’une véritable injustice. Surtout que la force de la réaction augmente lorsqu’un Justicier grandit, tout comme la force physique d’un enfant s’accroît au fur et à mesure. – Tout le monde doit les aimer alors. – Chacun les respecte, car leurs jugements sont équitables, mais ils sont craints aussi. – Pourquoi ? C’est bien d’avoir quelqu’un qui fait la justice. – Oui, bien sûr. Mais tout le monde a ses petits défauts, personne n’est juste tout le temps. Alors beaucoup de gens ont peur des Justiciers, peur qu’ils découvrent leurs petites mesquineries. Et puis ils sont différents d’eux, et la différence inquiète. – Au moins, les Justiciers sont sûrs de ne jamais être victimes d’une injustice. – Malheureusement non, car ils ne peuvent pas se faire justice euxmêmes. Si ce sont eux les victimes, il ne se passe rien.

– C’est injuste ! – Dans un sens, oui, tu as raison. Mais peut-on vraiment être équitable lorsque quelqu’un s’en prend à nous ? Il est difficile, alors, d’être objectif et de reconnaître sa part de responsabilité.” n 16 Chapitre 6 La perfidie de Louisa. La cloche annonçant la fin de la récréation retentit, la tirant brusquement de ses souvenirs. Laurent se leva en même temps qu’elle et il retournèrent en classe. Visiblement, Louisa n’avait pas aendu pour faire courir la rumeur, car certains des écoliers la regardaient avec suspicion. Julie se demandait comment elle allait lui rendre la vie impossible, indépendamment de la méthode déjà éprouvée et qui consistait à la transformer en un monstre effrayant auprès de toute l’école.

Généralement, les adultes meaient un peu plus de temps à la détester, mais étant la source des problèmes, même si elle n’en était pas l’auteur, elle finissait irrémédiablement par susciter l’agacement. Donc elle changeait d’école. Depuis le début de sa scolarité, elle avait déjà visité quatre écoles, celleci était la cinquième, mais en général, elle parvenait à rester une année complète ; ici, elle n’était arrivée que quelques jours auparavant et déjà les ennuis pointaient leur nez, et cela la désolait d’autant plus que c’était aussi la première fois qu’un camarade l’acceptait telle qu’elle était.

Mais 17 Nouvelle en classe Chapitre 6 ce qui l’intriguait, c’était de savoir comment Louisa parviendrait à faire admere de tous, y compris des enseignants, qu’elle était de trop. Elle n’eut pas longtemps à aendre. Après seulement quelques minutes, Paul poussa un hurlement de douleur, les doigts écrasés sous la chaussure de son voisin. Julie se concentra sur son coin de ruisseau verdoyant, tentant d’ignorer la scène, juste à côté d’elle. La maîtresse s’approcha de Paul dont les phalanges étaient toutes rouges. – Mais enfin, Loric, pourquoi lui as-tu marché sur la main ? C’est ahurissant !

– C’est Eugénie qui m’a dit de le faire, sinon elle m’écraserait les mains, à moi. Complètement éberluée, l’institutrice se tourna vers la fillee, rouge de honte, qui marmonna. – Karim m’a dit la même chose, il m’a dit que si je refusais de menacer Loric, c’est moi qui aurait les doigts écrasés. De plus en plus sidérée, la maîtresse tourna son visage vers le garçon. Mais de l’un à l’autre, on s’aperçut que la moitié de la classe avait participé à cet étrange manège. Finalement, le chétif petit garçon, celui qui avait été victime d’un croque en jambe de la part de Louisa le premier jour, finit par balbutier. – C’est Laurent qui me l’a dit. – C’est complètement faux ! s’emporta le garçon.

– Apparemment, la chaîne s’arrête à toi, Laurent, gronda la maîtresse, visiblement étonnée. Soit toi, soit Crépin ment, mais je ne vois vraiment pas comment savoir lequel des deux. Je vais prendre le temps de réfléchir. Julie tremblait, et elle reconnaissait l’œuvre de Louisa, même si elle n’en avait aucune preuve. Si la maîtresse punissait Laurent, la Justicière qu’elle était se retournerait contre Crépin et donc causerait du tort à un probable innocent, vulnérable de surcroît. Si la maîtresse punissait Crépin ou les deux garçons, Julie se retournerait contre l’institutrice.

Nouvelle en classe Chapitre 6 La seule façon de provoquer une douleur plus grande que la brûlure qu’elle ressentait lorsqu’elle laissait sa justice officier, était de provoquer l’indécision. Louisa connaissait bien les Justiciers ! Julie sentit le mal se répandre dans tout son corps, jusqu’à lui donner la nausée, il n’y avait pas de solution équitable, un enfant avait souffert et le coupable identifiable était innocent. Julie ne pouvait pas avoir la certitude que Louisa était derrière tout cela. Or ayant assisté à une injustice, elle se devait de réagir. Tant que la justice ne serait pas rendue, sa douleur ne ferait que croître, et si elle avouait à voix haute qu’elle était une Justicière, s’en était fini de sa relative tranquillité.